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Automotive : pour Pierre Sigrist, "avant d’être autonome, le véhicule du futur doit être partagé !"

Pierre Sigrist, ancien directeur du site de Visteon, est un acteur actif de "l'automotive valley" azuréenne comme membre du comité de pilotage du Smart Vehicle Côte d'Azur et comme cofondateur de la start-up epicnpoc qui travaille sur les expériences utilisateurs liées à la nouvelle mobilité et aux nouvelles technologies. Il partage ici ses vues originales sur la conception du véhicule du futur.

Ancien directeur du site R&D de l’équipementier automobile américain Visteon pendant près de 15 ans sur Sophia-Antipolis, Pierre Sigrist est aujourd’hui cofondateur et General Manager de la startup epicnpoc qui travaille sur les expériences utilisateurs liées à la nouvelle mobilité et aux nouvelles technologies. Membre du comité de pilotage Smart Vehicle Côte d’Azur, ce spécialiste de l’automotive revient sur la première participation d’epicnpoc au dernier CES et développe sa vision du véhicule de demain… un véhicule partagé impliquant un changement des habitudes et des mentalités. Interview recueillie par Marina Carvalho de notre partenaire START. (Photo DC : Pierre Sigrist -au centre chemise grise- en compagnie de l'équipe epicnpoc lors du dernier CES Las Vegas)

- Parlez-nous de votre startup, que développez-vous ?

Pierre Sigrist : "epicnpoc a été créée en mai dernier par moi-même et 7 autres de mes anciens collègues de Visteon. Installés au Business Pole (hébergé par l’incubateur PACA-EST) et au Square Renault-Nissan à Paris, nous travaillons sur des solutions pour offrir une expérience utilisateur unique dans les domaines de l’automobile, de la nouvelle mobilité et de la maison intelligente. Notre portefeuille d’activités va de la prospective d’innovation et la recherche de nouvelles technologies ou de startup innovantes, au consulting sur la partie design d’expérience en passant par la conception et le développement de projets clients – comme nous l’avons fait pour le CES 2019 avec Faurecia. Nous travaillons également à notre propre roadmap technologique. Nous avons pour objectif de développer et commercialiser un moteur cognitif embarqué permettant la réalisation d’expériences utilisateur en milieux complexes et hétérogènes. Ce player d’expérience donnera la possibilité à nos clients de connecter très simplement différentes technologies, de scripter la logique de leur expérience utilisateur et d’en moduler dynamiquement le comportement en fonction de l’utilisation qui en est faite.

- Quelle est la valeur ajoutée d’epicnpoc ?

Tous issus d’un équipementier automobile de rang 1, nous avons plus de 15 ans d’expérience commune dans le domaine des réalisations automobiles embarquées que ce soit dans les « concept cars » ou dans les produits industriels que l’on retrouve dans certaines voitures comme le tableau de bord du Porsche Cayenne ou celui de la Mercedes classe A. Nos connaissances aussi bien industrielles que « innovation pure » nous ont apporté un savoir-faire unique qui nous permet d’accompagner nos clients dans leurs concepts et ce depuis le stade de l’innovation jusqu’à leur transposition en un produit industrialisable.

- Qui sont vos clients ?

De par notre ADN automobile, nos clients viennent principalement du monde de l’automobile, ce sont soit des constructeurs automobiles comme Renault ou Ford, soit des fournisseurs automobiles de rang 1 comme Faurecia que nous avons accompagné pour ce CES 2019. Mais nous avons vocations à travailler dans l’ensemble des secteurs de la mobilité et des technologies connectées, comme par exemple dans la maison intelligente.

- Le CES justement, vous avez présenté vos premières réalisations pour Faurecia, le "cockpit du futur" a d’ailleurs marqué tous les esprits, vous pouvez nous en dire plus ?

Effectivement, nous sommes très fiers d’avoir accompagné l’équipementier Faurecia dans le développement de ses quatre démonstrations interactives et interconnectées présentées à Las Vegas. En effet, la plus remarquée a été celle du « cockpit du futur », incarné dans une Volvo XC90. Un cockpit intelligent et prédictif capable d’offrir, sécurité, bien-être, confort thermique et bulle sonore immersive à chacun des passagers en fonction des envies et des besoins de chacun. Notre brique logicielle que l’on appelle le scénario manager a permis à notre petite équipe de connecter rapidement un grand nombre de technologies présentes dans ses démonstrateurs et de les animer au travers une expérience utilisateur graphique spécifiée par notre client.

- Pour une première participation, c’est un véritable succès ?

L’avenir nous le dira mais c’est vrai que pour notre première participation en tant que fournisseur de solutions finalement et non en tant qu’exposants, nous avons eu la chance de pouvoir nous servir du de la vitrine offerte par notre réalisation et présence sur le stand de Faurecia pour montrer notre savoir-faire à des prospects très intéressés.  En effet, nous avons pu nouer de nouveaux contacts auprès de distributeurs automobiles impressionnés par ce qu’a pu réaliser une petite équipe de 8 personnes sur 4 grandes démos et, chose très intéressante, nous avons également créé  des liens avec des acteurs qui ne viennent absolument pas du monde de l’automobile mais qui connaissent les mêmes problématiques. Issus de la domotique, ils semblent très intéressés pour savoir comment gérer les différentes technologies, leur donner une âme, et lier finalement la voiture connectée à la maison connectée pour que l’un devienne le prolongement de l’autre.

- 2019 s’annonce donc très chargée ?

On l’espère ! Bien sûr nous allons continuer de dérouler notre roadmap technologique pour rendre notre moteur d’expériences cognitif. Nous espérons pouvoir continuer à accompagnerons nos clients et prospects sur un certain nombre de sujets leurs permettant de transformer leur preuve de concept vers l’élaboration d’un produit. Enfin, nous avons l’opportunité d’accompagner une startup parisienne du monde de la domotique qui réalise un mur sensoriel avec la problématique de lier médias, audio, lumière, vidéo et olfactif.

- Un mot sur Smart Vehicle Côte d’Azur dont vous êtes membre, structurer une filière automotive était vraiment nécessaire sur la Côte d’Azur ?

Oui, il le fallait ! Il y a une véritable prise de conscience que Sophia Antipolis doit réorienter sa mission vers un domaine plus global que celui des Télécoms, comme par exemple celui de l’automobile. C’est le constat qui a fait naître l’initiative et chemin faisant, nous rallions de plus en plus d’entreprises voulant apporter leur pierre à notre édifice. Nous essayons de créer des opportunités de projets croisés avec différents acteurs locaux qu’ils s’agissent d’entreprises, de communes, d’institutionnels, de chercheurs… C’est en train de prendre forme, doucement, et ça fait écho aux différents projets lancés par la Région et la CCI Nice Côte d’Azur concernant les sports mécaniques, la nouvelle mobilité et tout ce qui tourne autour du circuit du Castellet ou encore l’ADEME et son projet EVRA (Expérimentation du Véhicule Routier Autonome) qui devrait voir le jour d’ici 2022. 

Ce que nous essayons de mettre en exergue c’est que finalement Sophia Antipolis et la Métropole Nice Côte d’Azur en chefs de file mais plus largement, le territoire azuréen, offre un bassin de compétences nécessaires au monde de l’automobile, une zone d’expérimentation assez unique par le peu d’infrastructures routières qu’il accueille, un trafic dense, une population relativement âgée, un relief marqué par un littoral limité et un arrière-pays montagnard etc. Tout cela met le véhicule connecté, autonome ou non à rude épreuve et permet de multiplier les opportunités de nouvelles expérimentations afin de revoir la mobilité et booster l’autopartage grâce aux nouvelles technologies audio permettant d’offrir aux personnes d’un même habitacle, des bulles sonores communes ou différentes suivant les besoins de chacun.

- C’est celui-là le véhicule de demain ?

Moi, j’en suis convaincu ! Vous savez si on remplace les véhicules conventionnels par des véhicules autonomes avec le taux de remplissage actuel, vous aurez les mêmes embouteillages qu’aujourd’hui mais avec d’autres types de véhicules. Selon moi, il faut d’abord repenser complètement l’utilisation que nous avons du véhicule pour le rendre plus social, plus collaboratif en parallèle de le rendre autonome. Il faut pouvoir commencer à changer les mentalités des utilisateurs et des occupants pour les préparer à la prochaine étape qui impliquera un véhicule de moins en moins « possédé » par son conducteur.

La voiture n’est plus un objet de liberté comme j’ai pu le connaître à mes débuts de conducteur, aujourd’hui nous sommes prisonniers dans sa voiture, piégés dans les embouteillages, et dans l’impossibilité d’utiliser son téléphone ou son ordinateur pour des raisons de sécurité. Il faut moins de voitures sur les routes, et c’est pour cela qu’il faut repenser la voiture pour qu’elle devienne un service de mobilité comme un autre avec un meilleur taux de remplissage. La voiture a une caractéristique assez forte, elle a une mobilité qui lui permet de faire des points de jonction entre des lignes de transports publics qui sont plutôt fixes, l’avenir est clairement orienté vers une navigation multimodale qui allierait des transports en commun, des flottes de véhicules en car sharing et permettrait aussi de faire du covoiturage dynamique.

Mais pour mieux partager la voiture, il faut que chacun puisse garder sa vertu actuelle, à savoir y retrouver un espace de transport collectif ou au contraire de pouvoir s’y créer une bulle d’intimité si le besoin s’en fait sentir, surtout lorsqu’on est amené à voyager avec des personnes qu’on ne connait pas forcément et que l’on veut utiliser son temps de trajet pour commencer ou terminer sa journée de travail.

- La solution d’auto partage présentée par la Métropole Nice Côte D’Azur et développée avec Vulog est un bon début ?

Oui, c’est un très bon premier pas. Il faut maintenant pouvoir améliorer le service pour rendre les véhicules plus partageables entre utilisateurs et sur des zones d’utilisation connexes pour fluidifier le trafic et mieux couvrir les besoins des utilisateurs. Ce type de véhicule pourrait voir le jour très rapidement grâce au savoir de différents acteurs locaux qui détiennent une partie de la solution (multi modalité, co-voiturage dynamique…). La généralisation de la bulle sonore arrivera un peu plus tard car elle est intimement liée à la conception de l’habitacle par les constructeurs automobiles. La technologie amènera sans aucun doute des changements profonds dans notre manière de consommer et d’utiliser la voiture, mais dans tous les cas, la plus grosse problématique du véhicule de demain consiste au changement des habitudes et des mentalités de chacun. La mobilité du futur passe nécessairement par un meilleur partage de la voiture, et cette nouvelle mobilité doit se préparer aujourd’hui pour que le véhicule de demain prenne toute sa dimension.

Marina Carvalho

Cap sur l'automobile du futur pour epicnpoc avec ici une étude sur la "bulle sonore". Photo DC.


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