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Chantal Desbordes : comment je suis parvenue au grade de contre-amiral

Invitée à l'EDHEC de Nice par l'association Femme 3000, la première femme amiral dans l’histoire de la marine nationale a retracé le long chemin qui l'a mené dans les plus hauts de la hiérarchie militaire. Un parcours singulier qui renvoie à la place et au rôle des femmes dans un milieu combattant, maritime et, à une écrasante majorité, masculin. Voici son témoignage.

Chantal Desbordes dans son uniforme en compagnie des membres de Femmes 3000 Côte d'Azur, organisatrices de la conférence.

Avec le contre-amiral (2S) Chantal Desbordes, c'est une femme exceptionnelle que l'association Femmes 3000 Côte d’Azur a accueillie lundi soir à l'EDHEC de Nice. Première femme contre-amiral dans l’histoire de la marine nationale, elle a retracé son itinéraire dans un domaine jusqu'à présent presque exclusivement masculin et a expliqué comment elle était parvenue à ce grade.

En effet, a-t-elle souligné non sans humour, "j’ai dû prouver ma compétence dans de nombreux registres car la carrière militaire est infiniment plus variée qu’on se la représente habituellement. Imagine-t-on qu’avant d’être nommée amiral, j’ai été tour à tour documentaliste, journaliste, producteur délégué de films, chef de cabinet, stratège, directeur de l’enseignement, commandant d’école, directeur adjoint des ressources humaines, tout cela sous l’uniforme ?"

Pour Chantal Desbordes, ce parcours singulier renvoie à la place et au rôle des femmes dans un milieu combattant, maritime et, à une écrasante majorité, masculin. "En pionnière, j’ai pu oeuvrer à la féminisation des équipages de navires – dossier traité, grâce à une crédibilité construite patiemment, conjointement avec le pouvoir politique et avec le haut commandement – mais j’ai surtout travaillé sur moi-même : quelle attitude adopter, quelle ligne de conduite tenir pour se faire admettre et acquérir une légitimité ? Sur quelles ressources managériales, psychologiques et morales s’appuyer pour réussir dans un métier d’homme ? "

Au cours de la soirée, elle a répondu aux questions de Femmes 3000 Côte d'Azur, association dont elle est par ailleurs vice-présidente nationale. Voici l'interview qu'elle a donné.

- Quel est l'objet de votre venue à Nice ?

J'ai été conviée par la délégation Femmes 3000 Côte d’Azur à parler de ma carrière dans la Marine nationale. J'ai accepté cette invitation très volontiers parce que l’objet de Femmes 3000 est de donner de la visibilité aux femmes dans la vie publique, économique et sociale en faisant reconnaître leur valeur et leurs compétences. Comme j'ai eu la chance de réussir pleinement mon propre parcours, il me semble naturel d'apporter aujourd'hui soutien et encouragements à toutes celles qui cherchent leur voie dans la société.

- Vous êtes restée 35 ans dans la marine et vous y êtes devenue la première femme amiral. Votre vocation remonte-t-elle à l'enfance ?

Au risque de vous décevoir, je n'avais pas songé à un tel métier. Il n'y avait pas de tradition militaire et maritime dans ma famille. Adolescente, je voulais être cinéaste et à la fin de mes études j'ai tenté, en vain, d'aborder le 7ème art. J'ai provisoirement laissé ce projet pour signer un contrat de trois ans dans la marine. Laquelle, coup fabuleux de la destinée, m'a conduite au cinéma en m'affectant à l'Etablissement cinématographique et photographique des armées d'Ivry-sur-Seine. Pendant six années passionnantes, j'y ai produit les films des armées que nous mettions en compétition avec ceux du monde civil.

- Ce n'est tout de même pas au cinéma des armées que vous devez vos étoiles d'amiral ?

Non, pas uniquement ! Je n’ai pas ménagé mes efforts pour construire patiemment ma crédibilité. Le moment venu, j’ai osé me présenter au concours d’admission à l'école supérieure de guerre navale. Première femme brevetée, j'ai rejoint ainsi le peloton de tête des officiers masculins : en effet, ce label m'a conféré une légitimité que je n'avais pas pu acquérir à la mer puisque nous, femmes, n'avions pas le droit de naviguer. Forte de ce succès, j’ai parcouru ensuite le vaste champ des ressources humaines, en étant en particulier la première à commander le centre d'instruction naval de Querqueville, près de Cherbourg, puis la première à commander en second la prestigieuse Ecole navale. Enfin, en qualité d'amiral, j'ai eu la responsabilité du recrutement, de la formation et de la reconversion des marins.

- Les femmes de la marine vous considéraient-elles comme leur porte-drapeau ?

J'ai été davantage leur porte-parole, notamment au début des années 90, quand j'ai pu convaincre le haut commandement d'aller plus loin dans l'intégration des femmes. La marine a eu alors l'initiative d'une nouvelle étape à laquelle j’ai largement contribué : elle a pris la décision de faire naviguer les femmes comme les hommes à partir du 1er janvier 1993. Aujourd'hui, tous les emplois sont ouverts aux femmes, sauf ceux qu'on exerce à bord des sous-marins. Mais les nouveaux sous-marins d’attaque qui seront mis en service à la fin de la décennie pourront accueillir des équipages mixtes.

- Que retenez-vous de votre brillant parcours ?

Bien qu'il ait été difficile parfois, il a été gratifiant à double titre : il m'a permis non seulement de m’accomplir comme ce devrait être le cas de toute personne dans son métier, mais aussi de faire oeuvre utile pour celles qui me suivent. Je me considère comme une femme de la « transition » entre la première génération, les femmes qui se sont engagées dans la marine après l'appel du général de Gaulle en 1940 et la troisième génération, celles qui font depuis 1993 les mêmes carrières que les hommes. A ces dernières, il revient de consolider les acquis et je sais qu'elles iront plus loin et plus haut que nous, pour le plus grand profit de la marine.

  • Pour en savoir plus, lire l'autobiographie "Une femme amiral", Fayard (www.fayard.fr)

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