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Expert : la "nomophobie" (no mobile phobia), le mal de la génération Z

Si vous êtes ado, parent d'ado ou si vous avez des ados dans votre entourage, ceci vous intéresse. Professeur de Marketing à SKEMA Business School, Elodie Gentina, l'une des expertes de la Génération Z, s'est intéressée au rapport entre ces jeunes nés après 1995 et le smartphone. Elle s'interroge plus particulièrement sur un nouveau mal qui frappe les accros : la "nomophobie", contraction de "no mobile phobia". L'angoisse de perdre la connexion qui peut devenir une véritable névrose. Voici son avis d'expert.

La génération Z, encore nommée "digital natives", regroupe les individus nés après 1995 qui sont immergés avec l'environnement numérique. Le smartphone fait partie intégrale de la vie des Z, il a même plutôt envahi leur vie, je dirais : plus de 80% des jeunes âgés de 12 à 18 ans sont équipés d'un smartphone, et plus on avance avec l'âge, plus les chances de posséder un téléphone portable augmentent (49% 12-13 ans ; 95% 17-18 ans) [1].

Non, le smartphone n'est pas le doudou sans fil des Z !

Pour certains sociologues et psychologues, le smartphone est devenu une sorte de "doudou numérique" qui comble le manque affectif quand le Z est séparé de ses parents. Je m'insurge contre cette vision. Le smartphone n'est pas le doudou sans fil des Z car il ne se substitue pas à l'absence physique et affective de la mère, mais permet, au contraire, de communiquer au-delà de la famille avec les autres. Si le smartphone occupe une place essentielle et grandissante dans la vie des Z, cela peut-il s'expliquer par le fait qu'il manque des terrains d'expression et de communication offerts par la société aujourd'hui ? N'est-ce pas parce que le dialogue entre adultes et adolescents est devenu plus difficile ?

J'ai le sentiment que la magie virtuelle ne peut totalement  remplacer la réalité de l'autre. Les Z maintiennent, malgré tout, un besoin fondamental de sociabilité "réelle" avec leur groupe de pairs, au travers d'activités en lien avec la nature, telles que le scoutisme qui remonte en flèche aujourd'hui parmi les jeunes.

L'addiction au smartphone : une nouvelle forme d'addiction technologique

Certains minimisent cette forte utilisation des smartphones et mettent cela sur le compte du besoin accru d'appartenance sociale invoquée par la jeunesse. Je ne partage pas ce point de vue. Des études scientifiques récentes sur le sujet étayent l'idée qu'une nouvelle forme d'addiction technologique voit le jour : l'addiction au smartphone, qui touche de plein fouet la génération Z, née après 1995.

Selon une étude scientifique parue en 2014 par Ahn et Jun [2], 80% des jeunes américains âgés de 15 à 18 ans reconnaissent être accros à leur smartphone, contre 65% des Y (25-35 ans). En France, les chiffres sont aussi élevés : 78% des moins de 25 ans (contre 42% des français) se considèrent comme accros à leur téléphone mobile (IFOP, février 2014). Accros, c'est-à-dire être incapable de passer une heure sans consulter son smartphone, être énervé d'être à court de batterie ou sans couverture réseau, être incapable de dormir sans son smartphone à côté du lit voir même sous l'oreiller (pour 44% des jeunes selon le sondage Pew Internet Project, 2013 [3]) et simplement ne pas s'imaginer  pouvoir vivre sans leur téléphone.

Une nouvelle névrose se répand dans notre société aujourd'hui, et plus particulièrement auprès des Z, ultra-connectés: l'angoisse ou la phobie de se retrouver sans son smartphone, "la nomophobie". La nomophobie, contraction de "no mobile phobia", est le nouveau terme qui circule dans les médias pour désigner une nouvelle pathologie liée aux technologies modernes, notamment au smartphone et à la peur excessive d'être séparé de son smartphone.

Comment savoir si vous êtes nomophobe ?

Des chercheurs de l'université d'Iowa [4] ont développé un outil de mesure (le "Nomophobia questionnaire"), paru dans la revue scientifique Computers in Human Behavior, pour estimer à quel point un individu est accroc à son smartphone. La nomophobie repose sur quatre dimensions : ne pas être en mesure de communiquer ; perdre sa connexion ; ne pas pouvoir accéder à l'information et renoncer au confort.

La nomophobie est révélatrice non pas d'une forme d'addiction, mais d'une névrose, qui est particulièrement élevée chez la génération Z. En effet, 76% des jeunes de 18 à 24 ans déclarent être angoissés à l'idée de perdre leur smartphone. Cette forme d'addiction au smartphone peut avoir des effets néfastes et destructeurs sur la santé physique et psychique des Z : troubles de la vision, changements morphologiques, structurels et fonctionnels du cerveau, difficulté de concentration en cours pouvant aller jusqu'à l'échec scolaire, baisse de confiance en soi, isolement, dépression, troubles du sommeil...

Savoir pourquoi et comment le sujet Z devient accro

Aujourd'hui, la question est de savoir comment et pourquoi le sujet Z, ultra-connecté, peut devenir accroc et dépendant au smartphone.

Le rite de passage perd de sa force symbolique dans notre société contemporaine puisque qu'il n'est plus une initiation brutale, collective et irréversible comme c'était le cas autrefois dans les sociétés primitives. A l'heure où les rites traditionnels de passage semblent avoir disparu avec le "brouillage" des repères dans la transition vers l'âge adulte (par exemple le service militaire), la société contemporaine en a réinventé d'autres, le plus souvent, à l'image de la vie contemporaine.

Je dirais que la consommation symbolique est même devenue aujourd'hui un moyen de soutenir les transitions. La transition à l'âge adulte s'élabore au travers de "micro-rites" personnels spécifiquement construits par les jeunes : l'achat du premier smartphone symbolise le passage de l'école primaire au collège, marquant le début de l'émancipation par rapport à la famille et le besoin de s'intégrer dans un autre groupe, le groupe de pairs. 45% des collégiens déclarent se sentir totalement libres dans l'usage qu'ils font de leur smartphone.

D'après une récente étude Heaven parue en 2016 [5],  48% des adolescents en 6ème exhibent leur smartphone dans la cours de récréation, le chiffre grimpe à 78% un an après. Véritable prolongement de l'existence, les Z consultent leur smartphone 150 fois par jour en moyenne. Le smartphone est un outil qui aide les Z à construire leur identité sociale et à s'ouvrir aux autres. On le voit à travers les selfies qui font fureur sur leurs smartphones. Ces autoportraits numériques sont un moyen pour les Z de se revêtir d'une "seconde peau" en présentant des images de soi provisoires, contrôlées et partagées par le plus grand nombre. Les Z ont besoin de vivre constamment sous l'audience de leur groupe de pairs en communiquant jour et nuit avec les autres.

La prochaine génération Alpha et l'ère neuronale du pouce

Quid de la prochaine génération alpha ? Une génération de bébés qui devient de plus en plus accros aux smartphones. Selon une étude Common Sense Media parue en 2013, 10% des bébés de moins de 2 ans ont utilisé un smartphone en 2011, ils sont 45% en 2015! Des chiffres qui font froids dans le dos ! La prochaine génération alpha marquera-t-elle une nouvelle ère : l'ère neuronale du pouce ? A quoi sert un pouce : à envoyer des SMS, à faire défiler les pages sur la tablette !! Il deviendra difficile pour les parents, eux-mêmes connectés en permanence à leurs smartphones et tablettes, d'éduquer leurs enfants à utiliser de manière raisonnée et raisonnable ces outils numériques.

Elodie Gentina

[1] L'association Calysto (spécialisée dans les questions liées aux usages numériques) citée dans « Facebook, nouvelle porte d'entrée dans l'adolescence », par Pascale Kremer, Le Monde 23/03/2013.

[2] Ahn, J., & Jung Y. (2014). The common sense of dependence on smartphone: A comparison between digital natives and digital immigrants. New Media & Society, October(15), 1-21.

[3]Mobile Technology Fact Sheet. Pew Internet Project, 27 septembre 2013. http://www.pewinternet.org/fact-sheets/mobile-technology-fact-sheet/

[4] Yildirim, C., & Correia, A. P. (2015). Exploring the dimensions of nomophobia: Development and validation of a self-reported questionnaire. Computers in Human Behavior, 49, 130-137.

[5] http://www.ladn.eu/reflexion/etude-marketing/bornsocial-les-moins-de-13-...

Elodie Gentina : une experte du marketing et de la génération Z

Elodie Gentina est professeur de marketing à SKEMA Business School. Elle-même diplômée de SKEMA Business School, elle a obtenu un Ph.D (doctorat) et une Habilitation à Diriger des Recherches en Marketing, à l'Université de Lille 2, sur la thématique des spécificités de comportements de consommation du sujet Z (l'adolescent). Elodie Gentina a développé une expertise pointue sur la génération Z en l'analysant sous ses multiples facettes de la consommation via des approches variées (plus de 50 entretiens avec les 12-18 ans, phases récurrentes d'observations, plus de 5000 questionnaires...).

Ses travaux sur la génération Z ont fait  l'objet de conférences et de publications dans des revues académiques nationales et internationales. Elodie Gentina a écrit plusieurs articles dans la presse sur les Z (Nouvel Observateur, Le Parisien, Le Figaro, Echo Business...). Elle anime des conférences sur la génération Z auprès des dirigeants d'entreprise (conférence CCI, Salon Conext, Euratechnologies, Femmes Chef d'Entreprise...) et d'experts chercheurs sur le sujet en France et à l'étranger.

  • Auteur de l'ouvrage : "Marketing et Génération Z. Nouveaux modes de consommation et stratégies de marque", Dunod 2016
  • Expert Apm sur la thématique de la génération Z et de leur rapport à la consommation.

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