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Jean Mane : la "dynastie" du parfum

Son nom est intimement associé à la fabuleuse aventure du pays grassois dans l'industrie du parfum. Jean Mane, Pdg de Mane, est le représentant d'une "dynastie" qui s'apprête à fêter 140 ans de parfumerie.

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Jean Mane devant l'usine de Bar-sur-Loup de Mane SA.

Lancée à Bar-sur-Loup en 1871 par Victor Mane, producteur de plantes à parfums, l'entreprise a bien grandi depuis. Eugène Mane, puis Maurice et depuis 1995 Jean Mane l'ont transformée, diversifiée avec les arômes, mondialisée. Aujourd'hui, avec 2.500 salariés de par le monde, 332 millions d'euros de chiffre d'affaires, elle s'inscrit dans les plus grands mondiaux du secteur (6ème pour les parfums, 7ème pour les arômes alimentaires). Formidable réussite. Et cela d'autant plus que la famille, la "dynastie des Mane", a réussi à garder les commandes.

Mais qui est Jean Mane, patron discret qui ne joue pas au rayon de la rubrique "people"? Pour le sixième de ses Entretiens Privés, Dominique Perron Rousset s'est intéressée à celui qui, dans son entreprise, se définit comme un missionnaire de la croissance et de la transmission de l’entreprise. Fondatrice de Tara Communication, cabinet conseil en image et management spécialisé en communication financière, Dominique Perron Rousset livre le visage d'un personnage attachant qui se découvre tout au long de l'entretien retranscrit ci-dessous ainsi que dans "Le questionnaire de Proust".

 

L’environnement

Le soleil est radieux et je me gare juste devant la porte d’entrée. Le hall spacieux en marbre beige est élégant et, particulièrement, lumineux. Sur la gauche, les visages sculptés en bronze de Victor, Gabriel et Eugène (le grand-père) Mane annoncent que nous sommes dans la grande maison d’une dynastie: V. Mane & Fils.

L’assistante de Jean Mane vient, rapidement, me chercher. A l’étage, il m’attend, vêtu de son habituelle blouse blanche. Nous nous installons autour de la partie circulaire de sa table de travail design, en merisier. Son bureau est chaleureux et beau; tous les murs sont recouverts par le même bois. Derrière lui, de l’important espace vitré, en rotonde, on domine la campagne aubarnoise (Le Bar Sur Loup). Sur les murs, deux toiles offertes par ses collaborateurs, deux photos d’usines et deux originaux de certification professionnelle. Posées sur des meubles bas, plusieurs photos de famille (sa femme, ses 3 filles et son père) mais aussi différentes sculptures asiatiques et une œuvre de Jean-Noël Fessy, sculpteur de la région.

 

L’image de Jean Mane et de son entreprise

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DPR- Au sein de votre entreprise comment pensez-vous être perçu ?

JM – J’espère être perçu comme un rassembleur et un leader mais, à ma façon, c’est à dire, par l’exemple.

J’aime bien cette notion d’exemplarité. J’adore participer à une équipe, par forcément en être à la tête, mais être membre de l’équipe et avoir l’impression d’apporter ma pierre à l’édifice. Je porte, d’ailleurs, toujours la blouse du chimiste, la même que celle de mes collaborateurs de l’usine de la Sarrée (note de DPR: leur autre usine à Le Bar-sur-Loup).

Dans l’entreprise, je me définis souvent comme un missionnaire de la croissance et de la transmission de l’entreprise. Mon but ultime est de célébrer les 150 ans de Mane dans l’indépendance et, bien sûr dans la prospérité.

Comment êtes-vous, vraiment ?

Je suis un pointilleux, je travaille énormément et j’ai beaucoup de mémoire. J’aime, aussi, pratiquer un contrôle continu des connaissances. Je crois être quelqu’un sur qui on peut compter. Je pense avoir de l’honnêteté intellectuelle et le sens de la justice. Ce qui me ferait souffrir le plus, ce serait de ne pas être considéré comme quelqu’un qui recherche la justice et à défaut, la justesse.

Devenir un chef d’entreprise, ce n’est pas facile car nous sommes dans un monde où il est indispensable de s’adapter énormément à son interlocuteur car il faut, rapidement, non pas le juger mais l’évaluer et le faire s’exprimer. C’était un des grands défauts que l’on pouvait justement me reprocher, cacher une grande timidité par un flot de mots. Il m’a, donc, fallu apprendre à écouter les autres car on apprend avec tous. Mes pistes de progrès sont celles-là: écouter, ne pas s’enflammer…

Comme mon signe zodiacal, la Vierge, je me sens investi d’une mission et je souhaite l’accomplir du mieux que je le peux. La R&D a toujours été ma passion et j’utilise les nouvelles technologies. J’essaye de tirer au maximum parti de la créativité de mes collaborateurs, j’aime beaucoup travailler avec de nombreuses personnes et je leur fais pleinement confiance. Avec mon équipe et grâce à elle, je me sens créatif.

Comment souhaiteriez-vous être perçu ?

Surtout à l’écoute des autres. Je dis à mes collaborateurs « Arrêtez de vous décharger sur moi, faites votre travail, car j’en ai suffisamment. Ce sera mieux pour moi et pour ma famille. Ayez pitié de moi car je n’ai plus cette capacité de travail que j’avais entre mon 40éme et 50éme anniversaire. Soulagez-moi ! En d’autres termes: « aide toi et le chef t’aidera» (rires).

Pour qu’ils me parlent de leurs difficultés, je les attire avec du chocolat et du café (notes de DPR: il me montre toutes les boites de café, en attente, et me propose des chocolats). J’espère qu’ils me perçoivent comme étant à la disposition de tous. Mon rôle est de soulager mes collaborateurs dans la mesure du possible avec l’espoir, la certitude qu’ils me soulageront dans mon vieil d’âge (rires).

Auprès de vos clients, comment pensez-vous être perçu ?

Je crois surtout, du coté des «Arômes», que nous sommes perçus comme capables de relever certains défis technologiques qui nous passionnent et qui seraient considérés comme une sorte de repoussoir pour d’autres concurrents.

En effet, je crois que nos clients nous perçoivent comme modestes en taille, dans l’absolu, mais tout à fait capables de relever des défis un peu fous.

Même si le terme a pu paraître galvaudé, je pense aussi que nous sommes perçus comme un véritable partenaire technologique de qualité, capable de partager les fruits de la recherche.

Je suis un fournisseur fidèle et j’essaye avant tout de savoir si j’ai satisfait mes clients. J’espère ainsi qu’ils ne nous oublieront pas si facilement, dans le futur. Il nous arrive, parfois, de faire des erreurs mais, évidemment, nous les rectifions.

Selon vous, comment vos fournisseurs perçoivent-ils votre entreprise ?

Nous avons été les pionniers dans pas mal de choses : une des premières entreprises, dans notre métier, certifiée ISO 14001 (protection de l’environnement) avec une obligation d’ETHIQUE et une obligation de TRANSPARENCE. En 2003, l’une des 200 premières entreprises françaises à avoir signé le GLOBAL COMPACT (USA) qui est une approche/décision du chef d’entreprise pour une responsabilité sociale, sociétale et environnementale.

Dans notre entreprise, grâce à notre implantation internationale, nous avons une très grande diversité qui sert nos clients, nos fournisseurs mais, également, nos collaborateurs.

Nous essayons de payer le juste prix. Mon grand père disait toujours :« une bonne vente commence par un bon achat ». Nous essayons de déceler les fournisseurs et les clients ayant la même éthique que nous. La relation est une de nos priorités. Il faut respecter ses fournisseurs et « ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas que l’on nous fasse ». Nous sommes des gens de parole, nous respectons toutes les signatures et nous tenons nos engagements.

Et vous, comment vous perçoivent-ils ?

Finalement, je ne m’en occupe que très peu, personnellement. Il m’arrive, en tant qu’ancien ingénieur chimiste, d’évaluer certains sous-traitants qui m’ouvrent leur porte, sans doute parce qu’ils m’estiment compétent et je leur fait donc part de mon sentiment.

Avant d’être l’auditeur de fournisseurs, je suis un fournisseur moi-même. Ce que je souhaiterais retrouver chez mes clients c’est de la fidélité pour le travail accompli et la satisfaction de leurs attentes, une sorte de devoir de mémoire. Je demande, donc, à toutes mes équipes d’acheteurs de faire la même chose. Nous aidons, aussi, nos fournisseurs qui peuvent avoir des difficultés passagères et qui sont dans une passe difficile.

Quelle image, personnellement, pensez-vous transmettre, à l’extérieur de votre entreprise ? Dans les associations professionnelles?

Je pense être «un pénible» car je n’ai pas ma langue dans ma poche. Je suis un peu devenu la mémoire de la profession et dans certains cas, on me demande «Comment était-ce, avant ?». Je n’hésite pas à être celui qui dit: « il faut remettre l’église au milieu du village » et, je ne l’exprime pas forcément, gentiment. On peut être concurrents mais être dans l’honnêteté intellectuelle.

Pour les autres entreprises?

J’ose penser qu’ils me perçoivent comme un « PRO » et, peut-être, que je peux leur apporter quelque chose. Si on me demande mon avis, je l’exprime. Dans le club APM, j’aime beaucoup la convivialité et les idées neuves. Il peut y avoir une excellente idée ailleurs, il faut avoir l’humilité de dire à cette personne: « merci, tu m’as apporté quelque chose ». Parfois, je fais certaines choses pour les autres. La chimie humaine transcende quelquefois les clivages politiques grâce à la confiance totale entre les individus.

Est-ce que cela vous convient et qu’aimeriez-vous changer ?

J’aimerais que l’on soit de plus en plus francs, les uns vis à vis des autres. Etre plus unis et encore plus professionnels. Je n’ai pas et ne veux pas donner de leçons, je suis trop imparfait pour cela. J’ai toujours essayé de donner le meilleur de moi-même en toute honnêteté. Je suis très disponible pour les autres mais, malheureusement, je ne peux pas donner plus de temps. Je suis très content si les choses peuvent évoluer sans moi car ma priorité, c’est mon entreprise.

 

Parcours de l’entreprise

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Dans la dynastie Mane & fils, qu’avez-vous fait pour vous faire un prénom ?

J’ai été moi-même, consciencieux, discipliné et, forcément, différent de mes ancêtres. Je suis très fidèle à cette entreprise pour laquelle j’ai consacré toute ma vie professionnelle et qui m’a donné l’occasion de m’exprimer.

Ce n’est pas facile d’être le fils du patron car on est toujours considéré comme un « fils à Papa ». On est doublement sous le microscope. Pour s’en sortir, il faut vraiment faire quelque chose, se faire apprécier pour ce que l’on peut apporter à l’équipe, à l’entreprise : savoir déceler les chemins de croissance, savoir emmener avec enthousiasme ses équipes. Il faut essayer de deviner l’avenir sans renier ses racines.

J’ai la chance d’avoir deux de mes filles qui travaillent dans l’entreprise ; c’est aussi le cas de mon frère qui a des enfants mais encore jeunes. Il y a donc plusieurs éléments de la 5ème génération. Des questions se posent toujours et, de façon très lucide : « est-ce qu’ils en ont la capacité ? Est-ce qu’ils s’y sont bien préparés ? Est-ce que la charge ne sera pas trop lourde ?» Eh bien, s’ils le souhaitent ce sera chacun selon ses possibilités.

En ce qui me concerne je me suis « éclaté » dans ce que j’ai aimé et je me suis forcé à aimer ce que je n’aimais pas. Nous fêteront les 150 ans en 2021, j’aurai alors 67 ans. A cet âge-là, je pense que je pourrais me permettre de transmettre le flambeau.

Votre entreprise aurait pu être introduite en bourse, pourquoi ne pas avoir fait ce choix ?

Parce que cela ne correspond pas à une opportunité actuelle, ni au style de management: l’humain. Nous ne souhaitons pas vendre notre âme à la bourse : aucune envie d’aller vers les chemins prescrits par les analystes financiers desquels vous ne pouvez pas déroger sans tomber dans le désamour des recommandations d’achat. Nous sommes plus libres et nous avons une vision beaucoup plus à moyen et à long terme.

Nous avons des principes : l’éthique, le respect de la personne humaine et de son environnement. Notre problématique, c’est de prendre la bonne décision car nous ne sommes pas adossés à un grand groupe. Nous n’avons pas le droit à l’erreur mais j’ai une formidable équipe qui m’aide et me conseille pour ne pas trop «dérailler» (rires).

Vous êtes membre (ex-président) du pôle de compétitivité PASS – Parfums-Arômes-Senteurs- Saveurs -, à votre avis quel est son avenir ?

J’aimerais bien que l’on me le dise. Je pense avoir accompli la mission pour laquelle j’avais été sollicité, au départ, par le préfet Pierre Breuil, aux côtés du professeur Lazdunski. Nous avons essayé de faire vivre ce pôle et l’ensemble de la filière, de façon unie et bipolaire, du «bleu Azur» jusqu’au «bleu Lavande», c’est à dire jusqu’au Vaucluse. En effet, cela nous paraissait intéressant d’unir la recherche publique aux demandes du privé, de les associer et de faire en sorte que cela puisse être utile à plusieurs niveaux et, notamment, au niveau de l’emploi.

 

La question d’actualité

Votre secteur d’activité, la parfumerie et les arômes, secteur dynamique, semble avoir été épargné en 2008. Selon vous, comment s’annonce 2009 ?

Pas très bien. Le secteur aromatique souffrira de la crise comme tous les secteurs industriels de l’ancien monde (la vieille Europe). A nous de chercher des relais de croissance dans des pays qui s’en sortiront mieux.


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