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Reconnaissance faciale au Carnaval : une "première" niçoise médiatisée

L'expérimentation de reconnaissance faciale que Nice a lancée à l'occasion de son Carnaval a été suivie par la plupart des médias et n'a pas manqué de faire polémique. "Safe city" ou "cauchemar orwellien"? Une solution technologique pour améliorer la sécurité ou une dérive vers une société à la chinoise ? La question est posée.

"Safe city" ou "cauchemar orwellien" : la récente expérimentation de reconnaissance faciale menée en plein Carnaval de Nice a relancé la peur d'un syndrome chinois, celui d'une société placée sous un perpétuel regard de l'autorité. Certes cette expérimentation niçoise, une "première en France", reste douce : pendant 3 jours (16, 19 et 20 février), Nice a testé la technologie de reconnaissance faciale développée par Confidentia, une société monégasque, dans un contexte de volontariat et d'une façon très encadrée. Mais, comme le dénonce Patrick Allemand, de l'opposition socialiste, c'est la politique du "pied dans la porte".

Trois scénarios expérimentés

A Nice, mille volontaires ont ainsi donné leur consentement pour se faire filmer (les autres visages doivent être floutés), tandis qu'une autre entrée a été aménagée pour ceux qui ne voulaient pas passer sous l'œil des caméras. D'autre part, seuls trois scénarios ont été mis en place : contrôle d’accès aux portiques par identification du visage; détection d'une personne d’intérêt au milieu d’une foule avec photo de 45 pixels (une basse résolution); recherche d'une "personne d’intérêt" sur la voie publique lors de passage aux portiques.

En clair, pour le troisième scénario, il s'agit de retrouver dans une foule une personne recherchée dont la photographie a déjà été enregistrée par les caméras de vidéosurveillance. Et sur ce point, les six caméras intelligentes utilisées pour l'expérimentation peuvent se montrer redoutables : elles sont capables, est-il assuré, de prendre en compte le vieillissement d'une vingtaine d'années d'un individu et de le reconnaître de profil, même si la photo enregistrée est de face. Si l'on n'en est pas encore au sans complexes "big brother" chinois, capable de mettre un nom sur un individu pris dans une foule en 7 secondes ou encore de reconnaître quelqu'un par sa seule démarche, le système niçois s'annonce quand même sophistiqué.

Un accompagnement de la CNIL

Quant à la CNIL, que l'on dit féroce pour la défense de la vie privée, a-t-elle donnée son accord à cette expérimentation, ainsi que l'a clamé Christian Estrosi, maire de Nice et président de la Métropole. Cette question a donné lieu à une polémique en ce début de semaine. Mais en fait, c'est à la fois oui et non. Depuis la mise en place du RGPD (Règlement général sur la protection des données personnelles) en mai dernier, il a été précisé que ce type de test n'est plus soumis à l'autorisation de la CNIL mais qu'en revanche il doit respecter un consentement "libre" et "éclairé" de la population.

La Commission, qui n'a été contactée que tardivement, a assuré ainsi un accompagnement à travers des observations et des recommandations. Elle a demandé notamment la pose de panneaux de signalisation pour avertir les piétons dans la zone d'expérimentation ou recommandé la mise en place d'une seconde porte d'entrée sans caméra.

Faire évoluer le cadre juridique de la vidéosurveillance

La suite ? La mairie de Nice va rédiger un rapport et "une proposition de loi qui doit permettre de faire évoluer les lois informatiques et Liberté de 1978 et celle de la vidéosurveillance de 1995". Il s'agit de mettre en place un cadre juridique pour l'utilisation de caméras de surveillance dans un espace privé et/ou public. La ville souhaiterait ainsi que soit autorisé le recours à ces technologies pour retrouver une personne disparue ou suspectée d'avoir commis une infraction ou encore pour aider les forces de l'ordre et les services de renseignement à assurer la sécurité.

A noter aussi que la ville de Nice est engagée dans une autre expérimentation de "comparaison faciale" dans les lycées, opération lancée par la Région SUD et menée depuis le mois de janvier aux Eucalyptus avec 200 lycéens niçois volontaires. Une expérimentation qui, elle non plus, est loin de faire l'unanimité et contre laquelle un recours a été déposé hier mardi devant le tribunal administratif de Marseille. Quatre organisations dont la Ligue des droits de l'Homme ont ainsi demandé l'annulation du dispositif.

Alors, direction "Safe city" ou plongée assurée dans un "cauchemar orwellien" avec la reconnaissance faciale ? C'est la balance entre ces deux pôles qui a commencé à se jouer à Nice.

Ce que l'opposition en dit

Patrick Allemand, conseiller municipal de Nice ("Un Autre Avenir pour Nice") met en avant l'orientation vers une société "à la chinoise". "En février 2018, j’avais été l’un des rares avec le responsable de la Ligue des Droits de l'Homme à avoir réagi à l'autorisation qui avait été donnée par la CNIL pour une expérimentation de reconnaissance faciale sur 200 élèves volontaires du lycée Les Eucalyptus de Nice". "La suite vient de me donner raison." Et d'ajouter que "nous sommes confrontés à une technique commerciale bien connue, celle du "pied dans la porte". A chaque fois, on gagne du terrain dans le "tout sécuritaire". Ce procédé, tant qu’il n’est relié à aucun fichier, ne pose pas de problème, mais qu’en sera-t-il demain ? Lorsque ces tests, à plus grande échelle, seront opérationnels, se posera alors la question de la connexion avec des fichiers. Mais, quels fichiers ?".

"C'est ainsi que le champ de nos libertés individuelles risque de se trouver restreint par le numérique. Si nous ne réagissons pas aujourd’hui, nous nous acheminons vers une société "à la chinoise", conclut-il

Robert Injey, responsable local du PCA : "Après Reporty et la reconnaissance des émotions, voilà la reconnaissance faciale. On peut comprendre que Christian Estrosi soit traumatisé par le 14 juillet. Nous le sommes tous. Mais tout ce qu’il présente n’aurait jamais rien empêché. C’est une vraie réponse de progrès social et de justice sociale qu’il faut".

David Nakache, Président de l'association "Tous citoyens !" dans Médiapart : "la Ville de Nice a réduit la fête carnavalesque à de l'événementiel. Puis elle l'a coupée des pauvres qu'elle ne veut pas voir à sa fête. Ensuite elle l'a enfermée, cadenassée, bunkérisée, pour mieux la contrôler. Dans ce laboratoire sécuritaire qui ne fait plus rire du tout, Christian Estrosi teste une société miniature sous contrôle total, permanent, par la reconnaissance faciale. Le carnaval de Nice tourne au cauchemar. Il devait faire rire. Il fait peur."


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