Humeur : "Quand l’Assurance peut tuer l’envie (la vie ?)…" par Dominique Pages

Posté lun 10/03/2008 - 12:10
Par admin

Humeur : "Quand l’Assurance peut tuer l’envie (la vie ?)…" par Dominique Pages

Docteur es sciences en "poil à gratter", comme il se définit, Dominique Pages, fondateur du cabinet conseil Promest à Sophia Antipolis s'interroge sur cette culture de l'assurance qui s'installe dans les moindres actes de notre vie. Si l'assurance apporte une consolidation au développement de nos sociétés en rassurant le souscripteur sur l’avenir de ses actes ne porte-t-elle pas en elle-même les germes d’une contradiction majeure, questionne-t-il. Plus concrètement, en assurant chaque pas de notre vie, n’enlève-t-elle pas ce qui en est précisément l’essence et l’enjeu : la confrontation à l’inconnu et l’appréciation (ou la prise de conscience raisonnée) par l’individu du risque auquel il peut être confronté? Démonstration, d'une plume toujours alerte et pleine d'humour…A méditer.

 

Quand l’Assurance peut tuer l’envie (la vie ?)…

 

Depuis plus de 60 ans l’Europe occidentale ne connaît plus de guerre sur son territoire et son économie a en parallèle eu une croissance comme jamais auparavant.

Légitimement, cette acquisition de richesse plutôt partagée (même si on ne peut ignorer les laissés pour compte) a conduit tant les individus que les entreprises a rechercher des moyens de protéger ces acquis, qu’il s’agisse d’argent évidemment, mais aussi de situations professionnelles.

 

D’où l’émergence d’une économie -mais en fait plus que çà-, d’une culture de l’assurance qui devient aujourd’hui présente dans tous les actes de notre vie. Ainsi, après la protection des prêteurs (la plus évidemment compréhensible) s’est petit à petit insinuée dans tous les compartiments de la vie la question d’une assurance : pour les loyers impayés au profit des bailleurs, pour la perte de bagages, de papiers, de cartes bancaires, les annulations de voyages,… (l’énumération serait longue) mais aussi pour l’exercice de sa profession ou des actes de gestion (c’est beaucoup plus surprenant) que ce soit sous la forme d’assurance proprement dite ou de clauses de protection contractuelles (les parachutes ou autres dispositions moralement « limites » -cf l’affaire UIMM). Sans parler du tabou français que sont les piliers de notre « modèle » social : assurance chômage ; assurance maladie et assurance vieillesse.

 

Bien entendu chacun de ces contrats ou dispositifs a sa propre logique qui sert d’ailleurs sa promotion auprès des souscripteurs (volontaires ou obligatoires). Cette logique s’appuie sur deux ressorts psychologiques puissants auquel nul ne peut être émotionnellement indifférent, surtout si le risque implique un tiers identifié:

  • Protégez ce que vous avez
  • Evitez de perdre dans vos actes futurs

 

avec évidemment chaque fois des arguments bien construits sur la valeur absolue du risque auquel vous vous exposez (ou exposez vos proches), rarement sur leur occurrence.

 

Quelles sont les principales conséquences de cette « sur-assurance » dans laquelle nous baignons quotidiennement :

  • Précisément la sur-assurance elle-même : avoir souscrit 2 contrats pour annulation de vol vous donnera-t-il droit à 2 remboursements (ce serait immoral) ?
  • Une incompréhension des garanties proposées à la souscription et des conditions d’exercice du contrat
  • L’inconscience des garanties souscrites lors des événements qui ouvriraient droit à leur bénéfice. Tous les « sinistres » (pour utiliser le terme de la profession) ne sont pas identifiés comme tels par les souscripteurs et donc pas signalés aux compagnies.
  • A l’inverse, l’exercice exagéré des garanties liée à la perception collective d’une mutualisation des risques : c’est vrai en particulier pour les assurances de la sphère sociale (« j’ai payé donc j’ai droit »), considérés comme des avantages acquis où la souscription est forcée

 

De fait l’assurance a apporté et continue d’apporter matériellement comme psychologiquement, notamment au moment de sa souscription (peut-être plus que dans l’exercice lui-même des garanties), une consolidation au développement de nos sociétés en rassurant le souscripteur sur l’avenir de ses actes. Mais, en même temps, ne porte-t-elle pas en elle-même les germes d’une contradiction majeure : en assurant chaque pas de notre vie, n’enlève-t-elle pas ce qui en est précisément l’essence et l’enjeu : la confrontation à l’inconnu et l’appréciation (ou la prise de conscience raisonnée) par l’individu du risque auquel il peut être confronté.

 

Voici quelques effets pervers sur notre société et nos comportements qui illustrent cette dérive :

  • La garantie de loyers impayés a conduit à une accessibilité réduite à la location
  • L’assurance chômage (et autres revenus garantis sans contrepartie) après avoir été une réelle protection est devenue de plus en plus un abri dissuasif du retour au travail
  • L’assurance vieillesse (la retraite par répartition, pour parler clair) a fait oublier que le modèle n’est pas infini et que ce n’est pas un contrat comme un autre dont on peut exiger l’exécution et, sans elle, nos seniors contribueraient plus longtemps à la richesse nationale.
  • Les montants dus et non versés par les Compagnies d’Assurance car non réclamés par les bénéficiaires représentent plusieurs Milliards d’euros qui ne profitent qu’aux Assureurs !
  • Les pratiques de « swaps » et de contrats « future » ( versions BtoB sophistiquées d’assurances) qui s’exécutent entre professionnels de la finance n’empêchent pas les krachs, voire peuvent favoriser les excès de confiance en donnant l’impression qu’on est couvert.
  • Souscrire une assurance exonère bien des acteurs du contrat de comprendre le contexte du contrat, ses contraintes ou les clauses d’exclusion, apportant ainsi un confort parfois illusoire.
  • La judiciarisation des rapports contentieux qui encourage la sollicitation d’indemnités (parfois démesurées) contre tout type d’événement survenu du fait d’un tiers

 

Mais si l’on regarde les sociétés émergentes, donc non occidentales, chez lesquelles les assurances n’ont pas encore le poids qu’elles occupent chez nous, on peut s’interroger si le taux d’assurance de la population (professionnelle, mais surtout individuelle) n’est pas un indicateur inversement proportionnel de leur dynamisme et de leur croissance. Comme si l’assurance était un breuvage « bromuré » agréable mais stérilisant. Pour illustrer ce commentaire par un exemple : en Russie, l’assurance obligatoire (depuis moins de 10 ans) pour les véhicules a eu pour effet de multiplier les sinistres et d’augmenter leur coût dans des proportions considérables, encouragée en cela par des primes élevées

.

Dans le débat du pouvoir d’achat qui occupe actuellement la France politico-médiatique, il est forcément secondaire d’évoquer une régulation (plutôt une remise en question) de cet univers psychologiquement confortable et anesthésiant de nos envies.

 

Ainsi, plus que des mesures de défiscalisation, le dynamisme et la vie de nos sociétés (pas uniquement économique) passe par un retour à la responsabilisation individuelle face au futur et à la rémunération du risque (plus qu’à sa neutralisation). A ce titre, la publication annuelle pour chaque personne de sa couverture en assurances de toutes sortes (forcément techniquement complexe) aiderait à découvrir et comprendre l’enjeu de cet aggiornamento salutaire pour la (sur) vie de notre société.

Dominique PAGES

 

 

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