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Dominique Jolly (SKEMA) : pour ne pas être "sino-béat"

Dans son dernier livre ""Chine: Colosse aux pieds d’argile", ce professeur de Stratégie d’Entreprise à SKEMA Business School, spécialiste de la Chine, a épinglé les risques sociaux, environnementaux et politiques de cet immense pays en pleine émergence. Dominique Jolly n'en conseille pas moins aux entreprises de continuer à y faire du business, mais en prenant bien en compte les risques. Interview.

Les derniers événements à Hong Kong lui donnent raison à Dominique Jolly. Auteur du livre "Chine: Colosse aux pieds d’argile" paru début juin, ce professeur de Stratégie d’Entreprise à SKEMA Business School et professeur visitant à CEIBS (Shanghai, Chine), avait pointé les faiblesses de ce géant en pleine émergence. Successivement doyen de la faculté du campus de Sophia-Antipolis et directeur du développement international, Dominique Jolly connaît bien ce pays et s'est intéressé plus particulièrement à la façon dont les entrepreneurs peuvent y travailler.

Il anime depuis une quinzaine d’années des missions en Chine, intervient comme consultant pour plusieurs grandes entreprises en France et à l’étranger et a séjourné en Chine pendant de longues périodes. C'est cette expérience qu'avec son livre, il a tenu à partager avec les chefs d'entreprise déjà installés et ceux qui envisagent de se positionner sur ce gigantesque marché.

Ne pas se laisser éblouir par Shanghai et "les lumières de la ville"

Son crédo vis-à-vis de la Chine : surtout ne pas être "sino-béat". "A force de voyager dans ce pays, d'y rencontrer les chefs et dirigeants d'entreprise, d'y avoir séjourné également une année complète, j'ai été amené à me poser des questions dont l'éclairage peut aider les entrepreneurs. Les médias étrangers, sont souvent un peu trop complaisants à l'égard de la Chine et s'émerveillent vite des "lumières de la ville". Car il n'y a pas que Shanghai et ses quartiers ultra-chics de Pudong, le Manhattan chinois, et Puxi, le centre historique. Shanghai, c'est vrai, est une magnifique métropole. Mais en Chine, il faut aussi prendre le train pour s'apercevoir que Shanghai ne recouvre pas toute la réalité du pays."

"Quelques indices pour fixer les idées. Celui du nombre de voitures : 600 pour mille habitants en Europe; 300 à Shanghai; mais 70 à l'échelle du pays et 10 maximum dans certaines provinces où la population circule en motocyclette ou dans des bus hors d'âge. L'indicateur santé : Shanghai est au niveau européen, voire mieux; mais on en est loin dans les provinces. L'indice de Gini sur les inégalités de revenu (il varie de 0 pour l'égalité parfaite à 1 pour la situation la plus inégalitaire possible) : la Chine est à 0,50. Pour comparaison, la Finlande est à 0,20, la France à 0,34, les USA à 0,41 et le Brésil à 0,7. Entre les coefficients de 0,50 et 1, témoignant d'une forte dispersion de revenu, les tensions sociales potentielles peuvent ouvrir sur une explosion sociale."

Des risques sociaux, environnementaux, politiques

"Tout cela incite à la prudence. Si la Chine a connu un formidable développement depuis 35 ans, le pays peut entrer aujourd'hui dans de fortes turbulences. On peut aussi se poser la question d'un système politique loin de la démocratie. S'il a été adapté à la période de fort développement économique, l'est-il encore aujourd'hui?

D'autres problèmes de fond sont aussi à considérer. La pollution, avec dans certains secteurs géographiques, une véritable catastrophe écologique. Ce qui entraine aussi des interrogations sur le plan sanitaire. Les expatriés, comme le font déjà certains Chinois, devront-ils importer la nourriture ? Tout le monde connaît l'histoire du lait. Mais il n'y a pas que cela. Le risque démographique également : avec la politique de l'enfant unique, il y aura de plus en plus de gens âgés et de moins en moins de jeunes. Le risque politique, aussi, avec la corruption."

Des opportunités aussi pour les start-ups de Sophia

"Mais l'idée de ce livre n'est pas de dire "n'allez pas travailler en Chine". Bien au contraire. Il faut continuer à y aller, à y faire du business. En revanche, je suis professeur de gestion et je ne peux pas cacher les risques. Il faut que ceux qui s'intéressent au marché chinois les connaissent et aient une vision élargie sur l'écosystème.

Mieux. Je dirai par exemple aux green techs de Sophia d'y aller. Le gouvernement chinois, qui cherche à résoudre les problèmes liés à la pollution, leur déroulera le tapis rouge. Mêmes opportunités pour les start-up de la "silver économie" ou pour les spécialistes de la robotique (la Chine est en train de robotiser ses usines pour faire face à la hausse des salaires). Mais il reste important de savoir prendre en compte les risques et de ne pas céder à la sino-béatitude…"


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